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Année de parution : 2020
Recueil de nouvelles
Éditeur : La Maison des Écrivains et de la Littérature
ISBN : 978-2-9574383-1-0

La plus grande variété règne dans ces pages, illustrant le fait que les écrivains qui travaillent avec la MÉL ne relèvent d'aucune esthétique définie d'avance.
 
Cet ensemble qui illustre la diversité des écritures contemporaines représente aussi une sorte de manifeste : une manière de rendre visible le travail quotidien de la MÉL pour sensibiliser des publics très divers au pouvoir libérateur de la littérature.

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Année de parution : 2020
Recueil de nouvelles
Éditeur : La Maison des Écrivains et de la Littérature
ISBN : 978-2-9574383-1-0

La plus grande variété règne dans ces pages, illustrant le fait que les écrivains qui travaillent avec la MÉL ne relèvent d'aucune esthétique définie d'avance.
 
Cet ensemble qui illustre la diversité des écritures contemporaines représente aussi une sorte de manifeste : une manière de rendre visible le travail quotidien de la MÉL pour sensibiliser des publics très divers au pouvoir libérateur de la littérature.

Téléchargement libre sur le site de la MEL
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Et ensuite ?
(Nouvelle extraite du recueil)

« Déjà 280 km de bouchon autour de Paris. Une fois et demie la circulation habituelle. Vous qui ronchonnez au volant de votre voiture, il va falloir vous armer de patience, le PC de Rosny prévoit un pic de 360 km dans le courant de la matinée. »
On sent le sarcasme qui pointe dans l’intonation du chroniqueur. C’est tout juste s’il n’a pas éclaté de rire pendant son info trafic. Quel cynisme. Je couperais bien la radio, mais son bourdonnement me tient éveillée. Mieux vaut ne pas s’endormir en voiture. Un clignement de paupière, la lumière s’éteint et tout bascule. Ce petit grain de sable, oublié par le marchand, qui vient enrayer la mécanique pourtant bien huilée qu’on croyait infaillible. OK, je ne vais pas ressasser ça une fois encore, ça ne sert à rien, ce qui est fait est fait et ce n’est pas d’en parler qui changera le cours du temps.
J’étouffe un bâillement. Quelle nuit ! Je ne sais même pas si je suis parvenue à dormir une heure. C’est toujours quand je dois me lever tôt que l’insomnie frappe. Qu’est-ce que je raconte ? Ça n’avait rien à voir avec une insomnie. J’ai mal dormi voilà tout. Je dois reconnaître que le lit était particulièrement inconfortable. Je ne savais pas qu’un tel matelas pouvait exister.
« Too hard on the brakes again, what if these brakes just give in ? »
Radiohead ! Radiohead sur JFM ! Tout arrive ! Jamais je n’aurais imaginé entendre Killer Cars dans cette voiture plutôt habituée au jazz New Orleans des années 20, Sydney Bechet en tête. Il faut dire que Diego a toujours eu des goûts tranchés dans le domaine musical. Le jazz sinon rien. Tout comme moi avec les cinq d’Abingdon. Yorke-Bechet, nos vies n’auraient jamais dû se croiser, Diego. Je tourne la tête, ses yeux rouges trahissent sa fatigue, il a l’air exténué lui aussi, rongé par une mauvaise nuit. Une de plus. Les paupières plissées, il tente de garder le cap, les idées claires. Survivre malgré le monde qui s’écroule autour de lui. Pourquoi faut-il que j’imagine ses pensées ? Je ne suis pas dans son crâne après tout, peut-être n’est-ce que la lumière intense des derniers rayons d’octobre qui lui fait cligner les yeux. Attention, Diego, ne ferme pas les paupières trop longtemps, je t’aime encore.
— On devrait toujours avoir un deuxième briquet, avait-il murmuré en approchant le sien de ma Lucky. Toutes les cigarettes du monde ne valent rien sans une flamme.
Notre première rencontre ne dura que quelques secondes. J’étais pressée comme d’habitude, pourtant j’avais pris la rue Daguerre, elle rallongeait mon trajet de quelques minutes mais son atmosphère parvenait toujours à me mettre de bonne humeur. Même avant un rendez-vous dans le bureau de Pierre-Antoine. Les mains en contrevent, Diego avait attendu ma première bouffée avant d’aussitôt repartir, un léger sourire au coin des lèvres. Ce n’était pas une de ces pesantes manœuvres de séduction. Pas de regard enjôleur ni même de phrase superflue, juste une bienveillante attention. Si tant est qu’allumer une cigarette puisse en être une. Diego était ainsi. Il l’est toujours d’ailleurs. Enfin, je l’imagine.
Je ne connaissais pas son prénom et je croyais bien ne jamais le revoir. Combien de fois ai-je pu revenir dans cette rue, une cigarette aux lèvres, sans allumette ni briquet, pour forcer la main du destin. Mais la providence est capricieuse, elle n’aime pas qu’on se joue d’elle. J’eus droit à nombre de remarques sans pour autant reconnaître la voix qui m’avait tant surprise ce matin-là.
Le détour de la rue Daguerre devint habituel. En réalité, je n’avais plus d’autre désir que cet instant d’exaltation, ce moment où chaque battement de mon cœur m’entraînait au bord d’un gouffre où je rêvais de me précipiter. Aujourd’hui j’allais le retrouver, il craquerait une allumette et nous nous souririons à travers la fumée blanche. Pas un jour ne passait sans que j’en sois persuadée. Déambulant parmi les habitués au milieu de la chaussée, je marchais lentement. Puis je revenais sur mes pas, m’attardant devant l’étal d’un fleuriste dont je n’avais que faire ou parcourant les pages d’un livre sans en retenir le moindre mot. Tout était prétexte à flâner dans cette rue. Allez, encore cinq minutes. Dix. Et quand je la quittais à regret, ce n’était que pour attendre impatiemment d’y revenir. Demain il serait là.
Les semaines s’écoulèrent sans que j’y prenne garde. Chaque jour qui passait rongeait un peu de mon espoir. Avais-je raté le tournant d’une vie ? Deux chemins, si dissemblables soient-ils, ne pouvaient-ils se croiser qu’une seule et unique fois ? Allions-nous désormais nous éloigner irrémédiablement l’un de l’autre ? Le gris m’enveloppa comme il avait coutume de le faire avant, plus sombre encore qu’il ne l’avait jamais été.
Un matin je décidais de me rendre à l’évidence. De cette rencontre il ne resterait bientôt que des lambeaux de souvenirs. Il me fallait combattre mes pulsions pour éviter Daguerre désormais. D’un coup, sans transition, comme on arrête de fumer. Un sevrage brutal et sans appel. Ou presque.
Trois jours s’égrenèrent avant que je craque à nouveau. Mon corps tout entier m’entraîna dans cette rue sans que je puisse l’en empêcher. Mais tout avait changé. Je déambulais parmi des fantômes. Illégitime au milieu des passants, je me sentais soudain traquée, presque coupable. Je me mis à courir pour déboucher hors d’haleine sur l’avenue du Maine. Jamais je n’y revins. Seule.
Une semaine plus tard, jour pour jour, Diego frappait à ma porte. C’était un mardi de juin, le 27, l’horloge de la cuisine indiquait 18 heures. Il avait remplacé au pied levé une collègue malade dans sa mission de recensement et me présentait une carte barrée d’une bande tricolore avec sa photo agrafée et son nom écrit en Helvetica bold corps 12 : Diego Ibanez, comme les guitares du même nom. J’aurais dû m’appeler Rickenbaker. La coïncidence était trop improbable pour être vraie. Pourtant, à voir ses yeux effarés, je fus tentée de le croire. Diego ne s’attendait nullement à me revoir apparaître derrière le battant rouge vif de ce sixième étage sans ascenseur. Puis, le plus merveilleux des sourires vint éclairer son visage, à croire que lui aussi m’avait cherchée durant toutes ces semaines. J’avais l’impression de le connaître depuis si longtemps que je le laissai entrer dans mon appartement sans la moindre hésitation.
Notre vie s’y installa naturellement, sans trop de mots. Nos étreintes s’abstenaient de bavardages. Dire que j’aurais pu passer à côté d’un tel bonheur.
Tout était soudain plus lumineux. Chaque parfum semblait être une découverte, même le soprano de Bechet me séduisait. Daguerre devint notre paradis, le cimetière du Montparnasse notre jardin d’éden. Ils étaient tous là, Baudelaire, Gainsbourg, Roda-Gil, Topor et aussi Antoine Chrysostome Quatremère de Quincy dont je n’ai jamais rien su, mais quel nom ! Diego regrettait que Bechet n’y ait pas sa place et j’espérais bien que Thom Yorke s’en tienne éloigné le plus longtemps possible.
L’été s’écoula dans une parfaite plénitude. Le monde nous appartenait. Nous étions différents, notre histoire était unique. D’ailleurs n’étions-nous pas seuls sur terre ? Rien ne pouvait nous atteindre, nous étions immortels.
Peut-être aurions-nous dû parler davantage. Avec le vent d’automne vinrent les premiers nuages. De petits détails anodins prirent soudain une importance insoupçonnée. Une miette sur un coin de table. Un éblouissement disparu. Le poids de l’habitude. Pas maintenant, pas déjà. Tant d’amour si vite consumé.
Octobre avait étendu son voile gris sur le ciel, ses gouttes de pluie se mêlèrent à mes larmes. Je traversai Daguerre en baissant la tête pour rejoindre la rue Lalande, ma Fiat était garée là.
« Elle court, elle court... »
Sardou ! Ah non, pas Sardou ! Pitié ! Décidément cette station a perdu les pédales. Je savais que Radiohead était un accident de parcours, mais là, le programmateur a craqué sa veste. À côté de moi, Diego ne réagit même pas. Le regard figé, il n’entend plus rien d’autre que sa peine qui hurle à ses oreilles. Le chagrin n’en finit pas de rougir ses yeux. Il ferme les paupières. Pas trop longtemps, Diego, je t’aime toujours.
Sardou continue sa maladie... Je ne me rappelais pas qu’elle fût à ce point interminable. Je changerais bien de longueur d’ondes mais Diego n’aime pas que je touche à sa radio. Il a toujours été maniaque avec sa Mustang. Un modèle 68, celle de Bullitt. Pourtant McQueen ne l’a jamais conduite.
Les voitures ne m’intéressent pas. La mienne est en bouillie, perdue dans une casse avec ses congénères accidentées quelque part à l’ouest de Paris. Trop vite, trop fatiguée, trop de peine, je n’ai rien pu faire. Le virage de l’A13 sur le viaduc de Saint-Cloud est arrivé si brusquement, sans prévenir. Mon petit pot de yaourt n’a pas résisté à la rambarde métallique, mes cervicales non plus d’ailleurs. Mais voulais-je vraiment en réchapper ? Lâcher prise d’un coup, laisser le destin décider de mon sort, tout abandonner sans réfléchir aux conséquences, avec le secret espoir de recommencer une autre vie, ailleurs, plus loin, plus tard et meilleure bien sûr. Fichues croyances.
Pas de respirateur, ni de lit d’hôpital, la housse en vinyle noir, sans hésiter. Le crissement de la fermeture et cette insupportable odeur de plastique neuf. Comment peut-on fabriquer un sac qui dégage une telle puanteur ? Entêtante jusqu’à la nausée. Évidemment, on ne se préoccupe jamais du bien être des cadavres. Tout comme ce lit à la morgue. Passe encore d’être rangés côte à côte dans des tiroirs, il est des hôtels dans les gares japonaises qui pratiquent la même promiscuité, mais la qualité du matelas ! Quelle planche ! Après une nuit gris clair, lasse d’une telle négligence, j’ai quitté le 2 place Mazas puis traversé le pont d’Austerlitz pour rejoindre le boulevard de l’Hôpital, Saint-Marcel, Arago et enfin atteindre Daguerre. Quatre bons kilomètres sans que personne ne me prête attention. Derrière la porte rouge vif au sixième sans ascenseur, Diego ne m’attendait plus.
Dans la Mustang, Sardou a enfin fini les cheveux gris. Le piano de Fats Domino a pris la relève, JFM se rappelle ses racines. Assise sur le cuir noir cra- quelé du siège passager, je regarde la route qui défile devant moi. Diego ne m’a toujours pas remarquée, pourtant il ne ferme pas les yeux, heureusement. Adieu Montparnasse, ton cimetière n’est pas pour moi. Le cortège est démesuré, je ne savais pas que tous ces gens m’aimaient. Après l’église de Bagneux, on se retrouvera tous autour de ma nouvelle demeure, bien sombre, trop petite, toujours sans ascenseur. Je les observerai une dernière fois et ensuite, on verra. Je n’ai pas encore décidé de l’avenir.


Copyright Ephémère / François Larzem